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Toucher le son

Il arrive un moment où le son n'est plus seulement quelque chose que l'on entend. J'ai presque l'impression de pouvoir le toucher avec mes mains.

En ce moment, quand je joue du piano, j'ai une sensation assez particulière : j'ai l'impression de toucher le son.

C'est difficile à expliquer parce que, bien sûr, le son n'est pas quelque chose que l'on peut toucher. Mes doigts touchent les touches du piano, pas le son. Et pourtant, je le sens presque comme une matière.

Je peux sentir s'il est rond, s'il est profond, s'il est léger. Je peux sentir la manière dont je veux le poser, le laisser partir ou le faire respirer.

Cette sensation ne m'est pas venue tout de suite.

Avec mon professeur Théodor Breu, j'ai passé beaucoup de temps à chercher le relief dans la musique. Il m'a appris à ne jamais voir une partition comme quelque chose de plat. Il y a toujours plusieurs plans, plusieurs directions, quelque chose qui avance, quelque chose qui s'éloigne.

Avec Liszt, notamment, j'ai senti cela très fortement.

Quand on est jeune pianiste, on travaille énormément la technique. Il faut que les doigts fonctionnent, il faut pouvoir jouer les notes, les passages rapides, les octaves. Tout cela est indispensable.

Mais pour moi, à un certain moment, cette technique physique doit devenir une base dont on ne parle presque plus.

Après commence une autre technique, beaucoup plus difficile : qu'est-ce que je fais du son ?

Deux pianistes peuvent jouer exactement les mêmes notes et pourtant produire quelque chose de complètement différent.

Aujourd'hui, lorsque je pose mes doigts sur le piano, j'essaie donc moins de penser : « Je vais produire un beau son. »

J'essaie plutôt de sentir ce dont la musique a besoin.

Quelquefois le son doit être très doux. Quelquefois il doit être profond. Il peut être lumineux, douloureux, presque dur. Tout ne doit pas être joli.

C'est un peu comme dans la vie. Quand on parle à quelqu'un, notre manière de parler change selon ce que l'on veut lui dire. On ne parle pas de la même façon à quelqu'un que l'on console, à un enfant qui rit ou à quelqu'un avec qui on est en colère.

Pour moi, le son est pareil.

Il faut le toucher en pensant à ce que l'on veut transmettre.

Et peut-être que c'est cela que je trouve merveilleux après toutes ces années de piano : ce sont toujours les mêmes touches, le même instrument, les mêmes notes écrites sur la partition.

Et pourtant, je continue encore à découvrir comment toucher un son.

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