Journal
Toucher le silence
Je dis quelquefois que je touche le silence avec mes mains. Mais en réalité, c'est le son qui était là juste avant qui me permet de le sentir.
Quand je joue, il y a des moments où j'ai presque l'impression de toucher le silence avec mes mains.
Mais je dois préciser quelque chose.
Je ne peux évidemment pas toucher le silence comme ça, tout le temps. Si je reste devant mon piano sans rien jouer, je ne ressens pas cette sensation.
Pour moi, le silence existe grâce au son qui était là juste avant.
Une note vient d'être jouée. Elle commence à disparaître, mais elle n'est pas complètement partie. Je l'entends encore, je la sens encore. Et mes mains restent là.
C'est à ce moment-là que le silence devient presque quelque chose de concret.
Quand on apprend le piano, on apprend naturellement à compter les silences : un, deux, trois, quatre… C'est indispensable. La partition doit être respectée.
Mais avec le temps, je me suis rendu compte qu'un silence ne peut pas être seulement une durée que l'on compte.
Parce que le même silence n'a pas du tout la même signification selon ce qui s'est passé avant.
Si une phrase était très douloureuse, le silence qui vient après garde quelque chose de cette douleur.
Après un passage extrêmement puissant, le silence peut être immense.
Et après quelques notes très délicates, il peut devenir tellement fragile qu'on a presque peur de bouger.
J'aime particulièrement ces moments dans un concert.
Je joue une note, puis je ne fais plus rien.
Et pourtant, je sens que la musique n'est pas terminée.
Le public aussi le sent quelquefois. Personne ne bouge, personne ne tousse, il y a une sorte de respiration commune dans la salle.
Pour moi, ce n'est pas un vide.
Au contraire, il y a énormément de choses dans ce silence.
Il y a tout ce qui vient d'être joué.
C'est pour cela que je pense que le pianiste ne doit pas seulement savoir produire un son. Il doit aussi savoir l'accompagner jusqu'au moment où il disparaît.
Et seulement à ce moment-là, le silence peut commencer à parler.
Je trouve cela extraordinaire : avec le piano, on apprend à écouter les notes.
Mais avec les années, peut-être qu'on apprend aussi à écouter ce qu'il y a entre les notes.
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