Journal

Chopin — parler à une seule personne

Quand je joue Chopin, je n'ai pas l'impression de devoir parler à toute une salle. C'est presque une conversation avec une personne assise à côté de moi.

Chopin est peut-être l'un des compositeurs les plus faciles à aimer.

Quelques notes suffisent et tout de suite, quelque chose nous touche. Sa musique est tellement naturellement belle que même lorsqu'on ne connaît pas très bien la musique classique, on peut être ému.

Mais pour moi, c'est justement là que commence la difficulté.

Quand je joue Chopin, je n'ai pas envie de montrer au public : « Regardez comme cette phrase est belle. »

Elle est déjà belle.

Je n'ai rien à ajouter.

J'ai plutôt envie de me rapprocher.

Même lorsqu'il y a beaucoup de personnes dans la salle, je peux avoir l'impression que je joue pour une seule personne. Comme si quelqu'un était assis à côté de moi et que je lui racontais quelque chose que je n'aurais peut-être pas envie de dire très fort devant tout le monde.

C'est une conversation.

Et dans une vraie conversation, on ne parle pas toujours de la même façon.

Quelquefois on raconte quelque chose avec beaucoup d'enthousiasme. Quelquefois on hésite. On peut s'arrêter quelques secondes parce qu'on cherche ses mots. On peut aussi dire quelque chose de très important presque à voix basse.

Chez Chopin, je ressens souvent cela.

Il y a énormément de délicatesse, mais je ne pense pas que délicatesse veuille dire fragilité.

Il peut y avoir de la douleur, de la passion, de la colère. Mais même dans les moments très intenses, je sens toujours une certaine pudeur.

Il ne dit pas tout de la même manière.

Et peut-être que c'est cela qui rend sa musique si intime.

Pour moi, jouer Chopin demande donc beaucoup d'écoute. Il ne suffit pas de faire chanter le piano ou de produire un joli son. Il faut sentir à qui on parle, ce qu'on veut dire et surtout jusqu'où on veut le dire.

Quelquefois, laisser une phrase presque inachevée peut être plus touchant que de tout montrer.

C'est aussi pour cela que j'aime parler quelques instants au public avant certaines œuvres.

Pas pour expliquer Chopin.

Je n'ai pas envie de dire aux gens ce qu'ils doivent ressentir.

Je préfère partager une petite image, une pensée, parfois un souvenir. Quelque chose de très simple qui permet de nous rapprocher un peu.

Puis je m'assois au piano.

Et à partir de là, je n'ai plus besoin de parler.

C'est un peu comme lorsqu'on reçoit quelqu'un chez soi.

On ouvre la porte, on l'accueille, on échange quelques mots. Et puis, progressivement, on oublie presque qu'on était des inconnus quelques minutes auparavant.

J'aimerais que mes concerts puissent parfois donner cette sensation.

Et Chopin se prête merveilleusement à cela.

Parce qu'au fond, lorsque je joue sa musique, je ne cherche pas à remplir une salle.

Je cherche simplement quelqu'un à qui parler.

← Retour au journal